L’ère du lien
Texte écrit pour l’exposition Oscillations à la galerie Les filles du calvaires.
Le point commun entre les artistes qu’a rassemblé·es Clément Cogitore à l’invitation de Charlotte Boudon est d’être passé·es par son atelier aux Beaux-Arts de Paris, où il enseigne depuis 2018. L’artiste, réalisateur et metteur en scène a imaginé un geste fort destiné à mettre en avant la jeune création et l’art vidéo, au moment même où celui-ci est malmené par le marché de l’art. En bientôt dix ans d’enseignement, Clément Cogitore témoigne avoir beaucoup appris au contact de ses étudiant·es, dont les travaux l’ont souvent marqué, surpris, déplacé. Selon lui, tout le savoir qu’il a à leur transmettre dans le domaine de la vidéo, du cinéma de fiction et du documentaire tiendrait en une semaine. Le reste du temps – jusqu’à cinq ans s’ils entrent dans son atelier en première année – est consacré, selon l’expression du philosophe Jacques Rancière, à enseigner ce qu’on ignore – les questions qui ne trouvent pas de réponse, les problèmes qui n’ont pas de mode d’emploi – à accompagner ces artistes en devenir, à traverser ensemble les aspirations, les joies et les doutes qui font leur quotidien, à maintenir avec elles et eux un dialogue qui se poursuit après leur départ de l’école. Clément Cogitore s’intéresse à la manière dont nous nous construisons avec et contre nos modèles. Tout comme il s’est détaché de ses prédécesseurs, il sait que ces jeunes artistes se détermineront aussi en réaction à sa manière de créer des images et de raconter des histoires. Tout est question d’oscillations.
Dans les années 2000, il étudie lui-même à la Haute École des Arts du Rhin. C’est l’époque où la vidéo se démocratise en même temps qu’elle s’impose dans les musées et dans les galeries d’art. La scène internationale est alors dominée par des artistes qui ont émergé une décennie plus tôt – Bill Viola, Douglas Gordon, Liam Gillick et, en France, Pierre Huyghe, Philippe Parreno, Dominique Gonzalez-Foerster. Ils ont contribué à libérer l’image du récit, associé au cinéma industriel, perçu comme dominant. Clément Cogitore décrit sa propre démarche comme hybride, accueillant des formes de narrations traditionnelles pour les déconstruire, les rendre elliptiques ou fragmentaires. Sa carrière est d’ailleurs faite de fréquents aller-retour entre l’art contemporain et le cinéma. Plutôt que de refuser le récit, son œuvre interroge la possibilité de raconter une histoire aujourd’hui. Cette question traverse assurément les productions rassemblées ici.
Le choix du sujet est déterminant, à plus forte raison lorsque le film flirte avec le documentaire et la fictionnalisation du réel. En 2017, « Braguino » suivait la vie d’une famille exilée dans la forêt sibérienne. Le sujet était d’une telle puissance qu’on pouvait avoir l’impression trompeuse qu’il faisait le film. Mais si Clément Cogitore considère l’attraction du sujet comme un principe fondamental – pourquoi filmer ce lieu ? Ce personnage ? Cette situation ? – il se méfie des sujets trop séduisants au point de mettre en péril un film. Il leur préfère les films qui font mine d’aller quelque part et vont ailleurs, les films qui vont jusqu’à surprendre leur réalisateur·trice en ne se dévoilant qu’au montage, les films qui finissent par dépasser leur sujet pour atteindre ce qui appartient à l’artiste et à personne d’autre. C’est Faux Soleil. Attrape – Soleil, dans lequel Hanna Zubkova suit la piste d’un improbable agent soviétique durant la Guerre froide. C’est Two Lines de Liu Chongyan, qui pose ses mots dans la nuit, sur le paysage défilant à travers la vitre d’une automobile, comme deux lignes qui se rapprochent sans jamais se confondre.
Les choses ne sont pas ce qu’elles semblent être. Les films de Clément Cogitore sont peuplés de personnages d’illusionnistes dont on ignore s’ils sont des magiciens merveilleux ou des escrocs : des Bielutine qui, dans leur appartement à Moscou, entassent de vrais faux tableaux de la Renaissance, au médium de « Goutte d’or », joué par le génial Karim Leklou, qui réalise ses divinations à partir d’informations volées dans les téléphones portables de ses clients. À cette liste, on ajouterait volontiers Clémence, la modératrice du film de Joséphine Berthou, à deux doigts du burn out, qui transforme son mal-être en comédie musicale, ou encore la promesse que fait Boby à Amie Barouh depuis sa prison, avant d’embrayer sur un road movie passant de parkings en chambres d’hôtel : “Je peux changer mais pas à 100%.” Libre à elle de le croire, libre à nous de les croire, ce qui nous ramène à notre situation de spectateur·ices : nous sommes pareils au personnage du film de Marta Skoczeń, qui habite dans une « Maison sans clef », dont elle peut apparemment sortir à tout instant.
Dans sa pratique de la vidéo, Clément Cogitore adopte le double regard du créateur et du curateur, de l’artiste et du collectionneur : tantôt il fabrique tantôt il reprend et assemble des images déjà existantes. Il pense que la frontière entre les deux a tendance à s’estomper : le stock des situations que l’esprit humain peut concevoir étant limité, ce sont les mêmes fantômes qui reviennent. L’IA ne fait qu’accentuer cet état de fait, en nous faisant peu à peu basculer dans un monde hanté par une éternelle impression de déjà-vu. À l’instar des interprètes de Nathan Ghali, traversé·es par des paroles qui ne leur appartiennent pas, nous croyons inventer des images qui existent déjà. Dès lors, les concepts d’originalité et de spectaculaire deviennent obsolètes. Se détournant de la poursuite effrénée du jamais-vu, certain·es choisissent au contraire de témoigner de ce que nous voyons encore mais qui est en train de disparaître, de prendre soin de ce qui est fragile : l’obsolescence programmée d’une cité construite autour d’un gisement de fer pour Théo Audoire & Lova Karlsson, les chants autochtone d’une tribu Amis pour Chia Huang, sa propre famille, après que l’une des membres a été victime d’un AVC, pour Zoé Bernardi.
Peut-être qu’un jour, on ne pourra plus distinguer nos souvenirs de ceux des autres, ni faire la différence entre ce qui aura eu lieu et ce qu’on aura rêvé. Dans L’Ère du soupçon, Nathalie Sarraute considérait notre mémoire comme un musée où nous rangerions indistinctement nos souvenirs intimes et nos émotions artistiques. Pour Clément Cogitore, nous sommes entré·es dans l’ère du lien : si les images sont suspectes, notre attention se porte sur la manière dont elles sont liées et assemblées. Considérée auparavant comme étant l’apanage du cinéma, la question décisive du montage revient sur le devant de la scène, occupant une part importante des discussions avec ses étudiant·es. On décèle dans leurs productions des questions essentielles qui traversent notre époque – la représentation des femmes à l’écran chez Caroline Rambaud, à travers son portrait de Marli Renfro qui fut la doublure de Janet Leigh dans la scène de la douche de Psychose, la mise en cause de la société punitive chez Jérémie Danon, qui donne la parole à des personnes en réinsertion, les violences policières chez Rayane Mcirdi – sans que ces questions ne prennent jamais le pas sur la personnalité des œuvres qui les portent. Selon une idée chère à Clément Cogitore, l’image résiste à se laisser réduire à un propos, à l’instar de l’expérience presque proustienne d’Eugénie Touzé qui, en saisissant le mystère d’un bateau qui tangue, des vestiges d’une fête ou d’un chasse-neige qui apparaît et disparaît dans la tempête, nous fait éprouver l’épaisseur du temps.
La caméra n’est pas, pour ces jeunes artistes, un outil d’abstraction, autoréférencé et détaché des enjeux de société. Qu’il s’agisse de filmer le témoignage de sa mère ayant fui la dictature chilienne comme Tohe Commaret, de rendre visible – à travers les rêves d’ailleurs d’un boxeur comorien – cette île longtemps exclue du territoire cinématographique comme Salomé Moindjie-Gallet ou de raconter une jeunesse qui vit entre les barres d’HLM, les routes et les zones industrielles comme chez Clément Pérot, filmer devient un acte qui engage le rapport de l’artiste au monde, un moyen d’entrer en dialogue avec l’altérité, l’intime, l’autre bout du monde ou sa propre famille… Tout est question d’oscillations.
Oscillations
Galerie Les filles du calvaires
du 31 janvier au 28 février 2026
