BOOM BOOM. Le sens de la fête
Entretien réalisé pour le Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris.
Que peut apporter la fête au domaine de la création artistique ? Les utopies qui naissent la nuit peuvent-elles survivre à l’aube ? Éléments de réponse avec Arnaud Idelon, cofondateur du Sample à Bagnolet et auteur de Boum boum, Politiques du dancefloor.
Vous défendez la fête comme une Zone d’Autonomie Temporaire. En quoi est-elle un espace politique ?
Arnaud Idelon : Depuis qu’elle a été prise comme objet d’étude, la fête a suscité différentes descriptions. Elle a tour à tour été vue comme le lieu de l’extraordinaire, comme un remède contre l’angoisse, comme une rupture avec le quotidien ou comme la résurgence du sacré au cœur du profane. Pour ma part, j’identifie trois critères qui définissent, à mes yeux, la fête : la surprise, la rencontre et l’altérité. La fête prend place la nuit. Or, le philosophe Michaël Fœssel explique que la nuit affaiblit le sens de la vue, qui est le sens du jugement. La nuit – selon ses mots –, nous vivons sans témoin. C’est ce qui permet à la fête de jouer avec les conventions pour nouer des pactes sensibles dissidents et construire de nouvelles géométries sociales, de créer des utopies politiques avec l’espoir qu’elles survivent au jour. Dans le monde des clubbeuses et des clubbeurs, on peut croiser quelqu’un qui performe une certaine identité et, deux minutes plus tard, une autre. C’est une école buissonnière, un espace de déconstruction, de désapprentissage et de réapprentissage, notamment sur les questions féministes, décoloniales, écologistes. « La fête, si elle est autre que célébration d’une puissance collective, n’est que pure mascarade » : c’est un graffiti que j’ai trouvé un jour dans les toilettes de La Station – Gare des mines et dont j’ai fait la première phrase de mon livre. Personnellement, c’est en commençant à fréquenter les espaces de fête à l’âge de vingt ans que j’ai fait l’expérience radicale de l’altérité et que j’ai compris que la manière dont je m’étais défini jusqu’alors n’était qu’une hypothèse parmi d’autres. Ça a été un bouleversement sensible et intellectuel.
« La nuit, nous vivons sans témoin. » Comment comprenez cette formule de Michaël Fœssel ?
Arnaud Idelon : Il me semble qu’elle renvoie avant tout à un imaginaire. La nuit échappe à l’organisation rationnelle du jour déterminée par la société capitaliste. En tant que telle, on peut la considérer comme un réservoir d’utopies politiques, de tentatives d’habiter autrement des mondes possibles. C’est l’espace de l’anarchie ou, du moins, d’une rupture avec la verticalité du pouvoir. Les peuples de la nuit sont des peuples qui peuvent faire peur parce qu’ils se positionnent en dissidence avec les normes du jour. C’est un imaginaire largement répandu et travaillé par le pouvoir en place ainsi que par certains médias qui l’agitent pour justifier la criminalisation et la répression des free parties.
L’histoire du Conservatoire est indissociable de la question de la fête puisqu’à l’époque de la Révolution française, l’institution a été créée pour former des musiciens destinés à accompagner les fêtes révolutionnaires. Quelle importance revêtait la fête dans la France de 1795 ?
Arnaud Idelon : Tout régime a besoin de ses fêtes, de ses rituels et de ses symboles. En 1789, on invente un nouveau calendrier comme une nouvelle manière de nommer le temps et l’on institue dans la foulée de nouvelles fêtes. Ce sont les fêtes révolutionnaires puis les fêtes républicaines dont l’historienne Mona Ozouf parle longuement. Il est intéressant de noter que ces fêtes avaient une portée artistique ou – plus précisément – qu’elles constituaient une alternative à un certain type de spectacle. Dans une lettre à d’Alembert, Rousseau oppose la fête au théâtre, qui serait une forme antidémocratique : parce que le théâtre inclut une mise en représentation, une posture d’émetteur et de récepteur avec une verticalité dans l’adresse, une vision frontale qui limite la liberté du public. A contrario, la fête est pour lui l’espace démocratique par excellence. Il suggère de planter un piquet couronné de fleurs au milieu d’une place : on s’amuse et l’on regarde les autres s’amuser tandis qu’ils nous regardent nous-même nous amuser. Il y a une forme d’horizontalité doublée d’une réversibilité du regard.
Pourquoi institutionnaliser la fête ? Cette institutionnalisation ne comporte-t-elle pas des risques, dont celui de la vider de sa spontanéité et de son caractère subversif ?
Arnaud Idelon : La fête peut être mise au service du pouvoir, de n’importe quelle identité que l’on a envie de clamer, du 14 Juillet à la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques commandée à Thomas Jolly par la Ville de Paris, qui était une fête queer et multiculturelle. Il y a la tentation d’institutionnaliser la fête pour le meilleur et pour le pire. Récemment, le ministère de la Culture a créé le label Club Culture. C’est le fruit d’un long travail de lobbying et de plaidoyer de la part des syndicats de club tels que Technopole ou Culture Bar-Bars. Après l’inscription des musiques électroniques françaises au patrimoine immatériel de l’UNESCO, il s’agit d’un pas de plus vers la reconnaissance de la fête comme d’une culture à part entière, comme c’est le cas, par exemple, en Allemagne. Mais cette reconnaissance est à double tranchant, puisqu’il faut être un ERP – un Établissement Recevant du Public – type club pour y prendre part, ce qui exclut d’emblée les salles de concert par exemple ou les lieux de fête de jour. C’est pourquoi, avec le Sample que j’ai cofondé, nous avons décidé de ne pas candidater à l’obtention de ce label. L’institutionnalisation peut se révéler un piège en circonscrivant l’objet de la fête et en l’empêchant de s’exprimer sous toutes ses formes possibles. Il y a un risque à vouloir institutionnaliser la fête, qui consisterait à la thématiser, comme on peut thématiser le féminisme ou les luttes antiracistes en les rendant inoffensifs, sans remettre en cause les structures institutionnelles profondes.
Vous êtes aujourd’hui sollicité par le secteur culturel pour votre expertise. Que peut apporter cette réflexion sur la fête au domaine de la création artistique et – plus précisément – à une institution comme le Conservatoire ?
Arnaud Idelon : On pourrait également citer de nombreux artistes qui s’inspirent de la fête et y trouvent une énergie à même de régénérer leurs créations. Je pense notamment à Gisèle Vienne, Maguy Marin, (LA)HORDE, Jérôme Bel… Il me semble que la fascination du secteur culturel pour la fête est liée à ses paradoxes : vouloir porter des valeurs d’égalité et de démocratisation tout en restant tributaire d’un système où il y a toujours un artiste émetteur et un public convoqué comme récepteur. Dans la création artistique demeure une part de verticalité. Il y a dans la fête une réversibilité, une fluidité qui nous permettent de passer alternativement du rôle d’acteur à celui de spectateur et vice versa. Par exemple, je travaille beaucoup à essayer d’importer la poésie dans les lieux de fête : comment faire sortir la littérature du livre ? Comment en faire un spectacle vivant ? Il y a de multiples manières d’écouter la poésie sur un dancefloor à 6 heures du matin. On peut décider de s’asseoir, fermer les yeux et la laisser entrer dans notre oreille. On peut danser sur les mots. On peut scander les phrases en même temps que l’autrice ou l’auteur comme on le ferait dans une manifestation. On peut pratiquer le spoken word, la poésie sonore, la poésie expérimentale, l’écriture en présence qui nous permet de passer alternativement de la position d’auditeur à celle d’auteur… Autant de dispositifs qui multiplient, élargissent ou déjouent l’adresse. C’est une autre manière de travailler la réception d’une œuvre. Certains perçoivent dans le succès de tels dispositifs un symptôme plus profond, le désir d’un rapport plus frontal à la culture, le besoin d’être en contact direct avec l’énergie des mots et de la musique. C’est la conclusion à laquelle j’arrive dans mon livre : la fête n’est ni un espace (le club) ni une temporalité (la nuit), elle est un ethos, un rapport au monde. C’est la raison pour laquelle, dans certains clubs, les règles sont strictes. Au Berghain, le légendaire club berlinois, il est interdit de filmer ou de prendre des photos. C’est la condition nécessaire pour que l’expérience soit authentique et non reproductive. Dès lors que l’on se filme en train de faire la fête, on a déjà quitté la fête.
