La playlist d’Émilie Rousset

Texte écrit pour Playlist politique à la Pop et au Théâtre de La Bastille.

En 2020, la metteuse en scène Emilie Rousset reçoit une commande : on lui propose de travailler autour des hymnes musicaux. En plein Covid, un tel sujet porte en lui la promesse d’un rassemblement autour de la musique. Elle choisit l’Ode à la joie, extrait de la Neuvième symphonie de Beethoven. Elle entreprend alors une enquête, une suite d’essais qui, d’espoir en déception, tentent de saisir comment la musique accompagne l’Histoire : comment elle se charge, au fil du temps, de la mémoire des événements historiques qu’elle côtoie. Comment les politiques l’utilisent-ils pour se mettre en scène ? Comment porte-t-elle le plaisir de la perte de soi et le pouvoir de nous faire consentir à l’autorité ?

L’archive occupe une place centrale dans ce travail. Ces archives sont parfois collectées, souvent fabriquées à partir d’interviews qu’elle mène avec des “spécialistes” – pour reprendre le titre d’un de ses précédents spectacles – ou de simples témoins. Au milieu de ces archives, Playlist politique accueille en plus la voix de la metteuse en scène elle-même – accompagnée sur scène par un desktop movie de la réalisatrice Gabrielle Stemmer : cette parole qui circule dans les multiples dossiers d’un écran d’ordinateur scénarisé révèle les coulisses de la création et construit le projet à vue.

Les archives sont ensuite rejouées, réinterprétées par ses comédien.ne.s et complices de création selon un processus de reenactment cher à des artistes tels que Peter Watkins (La Commune (Paris, 1871) en 2000) ou Jeremy Deller (The Battle Of Orgreave en 2001). Cette manière ludique de se réapproprier l’archive pour en faire une matière scénique dessine au plateau une théâtralité étrange et unique. Ce théâtre remplit ainsi – selon les propres mots de la metteuse en scène – une triple fonction : dégrader, réinvestir, réenchanter.

Dans Playlist politique, le reenactment devient subversif en soi : il interroge l’autorité de la parole politique, des discours et des images médiatiques qui nous sont quotidiennement assénés et finissent par coloniser nos imaginaires. Il révèle aussi les ombres et les contre-champs de l’Histoire : contradictions de Beethoven qui se rêve tout à la fois révolutionnaire et compositeur d’État, grands hommes effaçant au montage les petites mains, pacte faustien conclu au moment de confier l’arrangement de l’hymne européen à Herbert von Karajan malgré ses compromissions avec les Nazis… L’Histoire en ressort rarement grandie, ce qui fait dire à la metteuse en scène : “Parfois, les archives sont épuisantes.”

Ce découragement apparaît dans Playlist politique. La genèse du projet a eu pour toile de fond le confinement – marqué par une sentiment général d’à quoi bon – puis la campagne présidentielle de 2022. Le circus politicus disséqué par le spectacle se déroule sous les yeux de son fils Jean qu’il faut coucher et qui aimerait bien qu’on lui raconte des histoires avant de s’endormir. Ces aléas du quotidien, cette irruption de l’intime au plateau sonnent comme un rappel des générations futures qui observent les fictions politiques que fabrique notre présent.

Si ce théâtre du réel s’appuie sur des archives, il n’exclut pourtant ni l’humour ni un certain burlesque qui flirte parfois avec l’absurde. Le commentaire de l’expert s’enroule autour de l’instant et devient théâtre. Le plateau fait constamment succéder le comique au désespoir créant un spectacle mosaïque qui échappe constamment aux genres. Cette écriture, qui procède par collages, crée des perspectives obliques et des lignes de fuites. Ce théâtre s’ouvre à de multiples possibilités, il travaille à des alternatives.

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