L’amour et les forêts

Entretien avec Michel Zink, professeur au Collège de France et secrétaire perpétuel de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, à propos du Roi Arthur à l’Opéra Bastille.


Le Roi Arthur est une création de la littérature latine puis française. Comment expliquez-vous la prolifération de villes en Grande-Bretagne qui se revendiquent lieux de la légende arthurienne ?

Michel Zink : Historiquement, il y avait pour ces villes un enjeu de pouvoir : asseoir leur légitimité politique et cléricale au sein du royaume d’Angleterre. Ainsi a-t-on cherché des points d’ancrage réels – historiques et géographiques – à ce qui était à l’origine une création littéraire. Aujourd’hui encore, lorsqu’un roman, un film ou un jeu vidéo s’inspire de l’univers arthurien, la tendance semble être à cette reconstitution, à l’historicisation : on situe l’action à l’époque où Arthur aurait hypothétiquement vécu, c’est-à-dire au VIe siècle, dans un contexte hyper-celtisé, tribal…

Quel est votre avis sur la question ?

Michel Zink : Personnellement, je pense qu’il faut rendre à l’imaginaire ce qui relève de l’imaginaire. Le monde arthurien est une création poétique des romans français des XIIe et XIIIe siècles. Il n’a donc, à proprement parler, pas de lieu réel. Le monde des chevaliers de la Table Ronde, c’est la forêt de tout un chacun, le château qui surgit dans notre imagination… Pour ma part, à chaque fois que je me trouve en forêt, je me sens dans un lieu arthurien. Dans les romans de chevalerie, c’est en chevauchant à travers ces forêts symboliques – à la fois familières et étranges – qu’on rencontre l’aventure, qu’on se perd et se révèle à soi-même. Vous savez, les romans sont des jeux de pistes…

Chausson partageait votre fascination pour les forêts. En 1893, alors qu’il s’était mis au vert-aquitaine pour travailler au Roi Arthus, il écrivait à Henri Lerolle : « Quant à la forêt, elle est plus symbolique encore ; ce n’est pas qu’on n’y puisse parvenir ; au contraire, c’est qu’on ne peut en sortir, pendant des jours et des jours, des semaines de marche, tu la parcourrais en tous sens sans pouvoir trouver un endroit qui ne ressemble pas à l’endroit que tu viens de quitter. Toujours du sable qui fuit sous les pieds, toujours des troncs droits à fabriquer des cercueils pour toutes les générations futures. »

Michel Zink : Dans mon cas, cette passion ne date pas d’hier. Bien que je sois alsacien, mes parents possédaient une résidence dans le Morvan. Enfant, je passais tous mes étés dans les forêts de cette région. J’étais très doué pour couper des bâtons que je taillais ensuite pour en faire des cannes. J’ai toujours aimé ces morceaux de bois entourés de liserons, qui me font penser au Lai du chèvrefeuille de Marie de France… Aujourd’hui, j’éprouve une profonde nostalgie en songeant à cette époque, aux bruits de la campagne : le cliquetis des charrettes, le sifflement du vent dans les arbres, le chant des ruisseaux… Non loin de la maison de mes parents, il y avait un château, auquel menait une allée de mélèzes… C’est là que je cherchais mon Roi Arthur… Mais c’est absolument sans intérêt pour vous !

La différence entre les contes et la vie, c’est que les contes finissent bien. Michel Zink

Michel Zink

Vous avez évoqué spontanément un souvenir d’enfance. Pensez-vous que les légendes arthuriennes réveille l’enfant qui sommeille en nous ?

Michel Zink : Il y a quelque temps, j’ai écrit un petit livre intitulé Seuls les enfants savent lire. Quand on est enfant, même si l’on ne sait pas tout, on comprend tout : on possède une acuité sensible telle que ce qu’on lit nous marque beaucoup plus… La littérature médiévale parle aux enfants, il n’y a aucun doute à ce sujet. Et elle ne comble pas seulement leur soif d’aventure et de mystère. L’amour, tel qu’il y est représenté, est un amour adolescent, timide et brûlant.

Dans la littérature française, on a l’impression que le Moyen-Âge correspond à la dernière époque où l’on croyait encore aux happy ends

Michel Zink : Oui, parce qu’à mon sens, ces récits adoptaient la structure du conte, avec tout ce que ce mot implique d’initiation et de formation. Le conte se distingue en cela du roman. Le roman cherche à exprimer la vie quand le conte entend exprimer la signification de la vie. On pourrait dire les choses autrement : la différence entre les contes et la vie, c’est que les contes finissent bien.

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