Au-dessus du volcan

Entretien avec le metteur en scène Clément Cogitore pour Les Indes galantes à l’Opéra Bastille, mené conjointement avec la dramaturge Katherina Lindekens.


À quand remonte ta découverte des Indes galantes ? Comment en es-tu venu à t’intéresser à l’opéra-ballet de Rameau ?

Clément Cogitore : J’ai d’abord connu l’œuvre à travers ses airs les plus célèbres : “Forêts paisibles”, “Bannissons les tristes alarmes”, “Traversez les plus vastes mers”…  Difficile de rester insensible à leur beauté et à leur puissance. Les chœurs, surtout, m’ont séduit : j’étais envoûté par la dimension incantatoire que leur donnait Rameau. C’est plus tard que j’ai commencé à m’intéresser à l’œuvre dans son ensemble. Ces intrigues sentimentales situées dans des contrées lointaines et exotiques, dont on raille “l’indigence” ou “l’invraisemblance” depuis la création, me sont apparues comme une étrange suite de malentendus amoureux et politiques : des malentendus conscients – simples quiproquos – ou inconscients, mais qui prennent aujourd’hui une toute autre signification. J’ai eu la sensation que Les Indes galantes racontait l’histoire de jeunes gens qui dansaient au-dessus d’un volcan. Un volcan qui, au XVIIIe siècle, était inoffensif – le volcan de théâtre et d’artifice de l’entrée des “Incas” – mais qui, au XXIe siècle, est devenu bien réel, au bord de l’éruption.

Avant de mettre en scène l’intégralité de l’œuvre, tu avais réalisé pour la 3e Scène un court-métrage sur un air de la quatrième entrée (“Forêts paisibles”). Ce film, pour lequel tu avais déjà collaboré avec la chorégraphe Bintou Dembélé, a rencontré un succès qui dépasse de loin le strict cercle des amateurs d’opéra. A posteriori, comment situer ce film dans le processus de création qui a abouti au spectacle que nous allons voir ?

Clément Cogitore : Ce film partait d’une intuition : celle que cette musique pouvait accueillir d’autres corps, d’autres énergies et d’autres tensions que ceux habituellement convoqués sur une scène d’opéra. Le spectacle s’est écrit dans la continuité de cette intuition, en poursuivant ce questionnement sur la notion “d’altérité”.

Comment cette question de “l’altérité” résonne-t-elle dans Les Indes galantes ?

Clément Cogitore : L’opéra-ballet de Rameau convoque le monde sur scène, confrontant sans cesse des personnages perçus comme “occidentaux” à des personnages qui ne le sont pas. À ce moment de l’Histoire, on s’intéresse de près à ces peuples vivant dans des contrées lointaines, colonisés ou massacrés par les puissances européennes. Mais derrière cet humanisme apparent, l’Homme des Lumières est en train de passer d’un stéréotype à un autre – du “sauvage sanguinaire” au “bon sauvage” de Rousseau. Cet “Autre”, indigène, devient un être pur et innocent mais qui reste sur le bas-côté de l’Histoire. Parce que notre planète est aujourd’hui globalisée, on peut avoir le sentiment que le monde s’uniformise. Quand je prends l’avion pour montrer mon travail à l’autre bout de la planète, j’ai souvent l’impression de me déplacer d’un bout à l’autre du monde occidental et de rencontrer les mêmes codes sociaux, opinions ou croyances. Pourtant, l’altérité se situe autant  au-delà des mers qu’à quelques rues de nous, parce que nos mégalopoles sont devenues des villes-mondes, modelées par des mouvements migratoires parfois très anciens où chaque communauté a hérité de son territoire, qu’elle habite avec son Histoire et sa culture. C’est ainsi que s’est peu à peu construit notre projet de mise en scène : raconter le monde à travers la ville, avec ses frontières, ses tensions et ses malentendus.

Comment as-tu été amené à collaborer avec la chorégraphe Bintou Dembélé ?

Clément Cogitore : Bintou est une pionnière du Hip Hop en France. Sa manière d’explorer par la danse les tensions physiques, affectives et politiques, sa façon d’interroger historiquement la représentation sur scène de ce qu’elle appelle les corps “racialisés” – c’est-à-dire perçus en marge d’une norme censément “blanche” – font qu’elle m’est apparue comme la chorégraphe idéale pour un tel projet. Par ailleurs, Bintou conçoit la danse comme un long flux de tensions et de résistances, ce qui m’a semblé riche en possibilités de dialogues – et de contradictions – avec la musique de Rameau, qui est elle construite en brèves séquences, comme autant d’injonctions lancées aux corps des danseurs. La question qui nous guidait sans cesse était : comment cette musique peut-elle mettre en mouvement les corps d’une autre époque, sculptés par d’autres histoires ?

Une part importante du sens du spectacle passe par la chorégraphie. Peux-tu nous en dire quelques mots ?

Clément Cogitore : Il était évident dès le début pour Bintou et pour moi que la danse allait être au cœur du projet. Le spectre des danses qui constituent son matériau de départ est assez étendu et nous souhaitions le déployer largement sur scène. C’est ainsi que nous avons invités des danseurs de KRUMP, d’Electro, de Voguing, de Popping, de Waacking, de Joking… à dialoguer avec la musique de Rameau, en donnant à la danse un rôle aussi actif que le chant dans la narration.

Les Indes galantes est initialement conçu comme un divertissement de cour. Comment as-tu pris en charge l’esthétique de l’émerveillement portée par l’ouvrage ?

Clément Cogitore : Sans doute l’homme des Lumières – devenu maître des mers, auquel la science et la connaissance conféraient un sentiment d’emprise absolue sur le monde – était-il en proie à un ennui profond et métaphysique. J’imagine l’opéra-ballet ramiste comme une réponse éblouissante à cet ennui : une machine à divertir, qui aurait pour but de chasser l’ennui de la surface de la Terre comme on en chassait autrefois les démons. Et pourtant, le spectacle demeure hanté par la guerre, la souffrance et la mort – à l’image de Bellone, déesse de la Guerre, qui, dès le prologue, interrompt les danses et les jeux de la jeunesse pour l’enrôler dans son inquiétante armée : comme si la fête n’était qu’un écran, un leurre destiné à faire oublier les tremblements de terre, les tempêtes et les naufrages.

Il fut un temps où, parce que nous fermions les yeux, nous étions invisibles.

Clément Cogitore

En tant qu’artiste, tu travailles sur le potentiel de sidération de l’image, sur la place qu’elle laisse au spectateur. Le XVIIIe siècle est le Siècle des Lumières. Or, la lumière peut avoir une certaine ambivalence : elle peut éclairer, élucider, révéler. Mais elle peut également éblouir, aveugler ou orienter notre regard tout en laissant des zones d’ombre…

Clément Cogitore : Oui, je travaille beaucoup sur le potentiel de sidération d’une œuvre, sa capacité à éblouir, à réaliser un hold-up sur les sens. C’est là toute l’ambiguïté de l’Homme des Lumières qui ne croit plus à la magie, libéré par le rationalisme des superstitions et des dogmes de l’obscurantisme religieux, mais qui continue à désirer ardemment qu’on lui raconte des histoires, qu’on l’émerveille. En ce sens, ce moment de l’Histoire marque la fin de l’enfance de l’Homme occidental. Le spectateur des Indes galantes sait que tout ce qu’il voit est faux, mais il accepte néanmoins, pour quelques heures, de prendre congé du monde pour se laisser éblouir. J’ai eu envie d’assumer ce “cahier des charges” de l’opéra-ballet tout en l’interrogeant, en me demandant ce qu’éclipsait la lumière, ce qui restait dans l’ombre…

L’une des questions que semble poser avec le plus de force ton œuvre est la possibilité – ou non – de raconter une histoire. Lors d’une conférence, tu disais que les communautés naissaient à partir du moment où l’on commençait à se raconter des histoires. Dans Les Indes galantes cette notion d’histoire est centrale : l’œuvre représente différentes communautés, souvent en conflit, qui ne portent pas les mêmes récits…

Clément Cogitore : D’une certaine manière les malentendus des Indes Galantes relèvent de l’impossibilité de s’accorder sur un récit commun. Ainsi, lors de la scène finale de l’entrée dite des “Sauvages”, que célèbre-t-on ? La “paix” ou la “victoire” ? À l’évidence, il n’y a que le vainqueur pour confondre ces deux mots.

Il me semble que certains de tes films, qui flirtent avec le documentaire, mettent en crise la notion de “personnages” : la caméra tourne autour d’eux sans que l’on sache si l’on est encore dans le réel ou déjà au seuil de la fiction. Dans Les Indes galantes, nous sommes – pour reprendre les mots d’Ali dans la troisième entrée, dans le monde “qu’imagine l’Europe”, et en cela souvent confrontés à des clichés, à des stéréotypes… Comment cherches-tu la vie dans le stéréotype ?

Clément Cogitore : Oui, la plupart des personnages du livret des Indes Galantes se présentent comme des stéréotypes : chacun est défini par son appartenance à une communauté. Mais cette pauvreté de caractérisation dans le livret de Fuzelier contraste avec le traitement musical qu’en fait Rameau : riche, complexe, singulière, la partition déploie une infinité de nuances. La musique devient alors un allié précieux pour s’avancer à la rencontre des personnages. Dans l’écriture et la mise en scène – tant de fiction que de documentaire – j’ai tendance à croire qu’il ne faut jamais chercher à éviter les stéréotypes mais plutôt essayer de les traverser. Je me dis qu’un stéréotype est un personnage qui n’a pas été entendu, avec qui je n’ai pas passé assez de temps, qui ne m’a pas encore raconté son histoire. C’est dans cette rencontre, dans ce dialogue imaginaire avec lui, que commence vraiment mon travail.

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