Un opéra dans la jungle

Portrait du réalisateur James Gray coécrit avec Thierry Méranger (Les Cahiers du cinéma) pour Les Noces de Figaro à l’Opéra national de Lorraine.


Dans son bureau de Los Angeles, James Gray a affiché aux murs de grands panneaux de liège recouverts de fiches avec des notes pour ses prochains tournages. Cette installation – sans doute banale pour un réalisateur – semble métaphoriser toute son œuvre : une oeuvre brisée, fragmentaire. Assister à une rétrospective de ses films, c’est faire l’expérience de leur cohérence, comme si chacun d’entre eux n’était que l’une des pièces d’un vaste puzzle. Ce puzzle incomplet est d’abord celui de son histoire familiale, qu’il avoue lui-même connaître assez mal. En guise de mythe fondateur, ce souvenir transmis de génération en génération : dans les années 1920, sa grand-mère paternelle travaillait dans une mercerie en Galicie, à la frontière de l’actuelle Ukraine. Un jour, les troupes du tsar sont venues, ont forcé les portes de sa boutique et tué son père sous ses yeux. Avec son époux, elle a fui l’Europe et traversé l’océan pour débarquer à New York. Des visites qu’il rend à sa grand-mère dans son petit appartement de Brooklyn au papier jauni, James Gray retient l’odeur des pâtés aux pommes de terre qu’elle prépare, la musique éternellement plaintive que crache un vieux poste de radio et le regret de ne pas lui avoir posé les milliers de questions qui le hantent aujourd’hui.

Passant son enfance dans le Queens, dès l’âge de 11 ans, il prend l’habitude de sortir en douce pour fréquenter un cinéma de quartier situé entre la 44e rue et la 8e avenue. Il y dévore tout ce qui passe sous ses yeux. Un jour, Apocalypse Now change sa vie. Il décide de devenir réalisateur, part en Californie étudier à la University Of California School Of Cinematics Arts, qui lui offre une bourse, et obtient son diplôme avec un court-métrage intitulé Cowboys and Angels (1991). Trois ans plus tard, Little Odessa remporte le Lion d’argent à la Mostra de Venise et le révèle au public. Le film inaugure une trilogie incluant The Yards (2000) et La nuit nous appartient (2007). Une trilogie de l’exil qui fait la part belle à la peinture sociale. Les personnages – jeune tueur revenant dans son quartier d’enfance, repris de justice contraint de replonger pour payer les frais d’hospitalisation de sa mère, patron d’une boîte de nuit écartelé entre sa famille de flics et la mafia russe – cherchent leur place, essayant en vain d’échapper à la fatalité de l’échec.

À l’image d’Ewa dans The Immigrant (2013), débarquée de Pologne à New York et contrainte de se prostituer pour sauver sa sœur malade, Gray suit les destins de ces immigrés et de leurs descendants, explorant les économies clandestines, qui sont autant de mondes parallèles – mafia, drogue, prostitution… – de vies souterraines, dans lesquelles ils finissent par s’abîmer :  ça finit mal, souvent par un coup de feu, à l’image de celui qui abat le jeune frère de Joshua à la fin de Little Odessa… Le réalisateur traque les impasses, les illusions et les compromissions du rêve américain : dans le récent Ad Astra (2019) qui, comme son titre l’indique, déplace ironiquement la promesse d’un avenir radieux vers les étoiles, les Terriens ont colonisé la lune pour en faire un absurde centre commercial géant.

Parfois, la fatalité prend le visage de la famille, donnant au film l’aspect d’une tragédie grecque. Rompre ou non avec cet étouffant cocon familial, c’est tout l’enjeu de la séquence finale de Two Lovers (2008), inspiré des Nuits blanches de Dostoïevski : refusant un mariage arrangé avec Sandra, Leonard tente de fuir avec Michelle. Mais leur projet avorte lorsque la jeune femme ne vient pas au rendez-vous et décide de renouer avec son ex. Lors d’un glaçant retour au réel, Leonard se contente alors de retrouver sa place auprès de Sandra, et la soirée reprend son cours comme si Michelle n’avait jamais existé. À vrai dire, cette logique du pire transparaît également lors des interviews du réalisateur. En septembre dernier, il avouait lors d’un entretien-fleuve à Libération être souvent déçu par lui-même : l’une de ces formules auto-dépréciatives dont il a le secret et qui transforment la promotion d’un film en désarmant moment de vérité.

Two Lovers amorce indiscutablement un tournant dans la carrière de James Gray, qui délaisse progressivement les décors du film noir pour se confronter à d’autres codes du cinéma de genre : la romance, la fresque historique avec The Immigrant, le film d’aventures avec The Lost City Of Z ou encore la science-fiction avec Ad Astra. Il n’en conserve pas moins ses obsessions : qu’il s’agisse du Queens, d’Ellis Island, d’une mystérieuse cité amazonienne ou d’un satellite dérivant au fin fond de l’espace, son cinéma semble graviter autour de centres vides comme autant de lieux abandonnés de la mémoire. Paradoxalement, plus il s’éloigne de sa zone de confort initiale, plus il devient intime. Le réalisateur semble s’interroger sur la survivance de nos ancêtres. Ou de nos parents. Ainsi, Ad Astra s’apparente à une variation sur le thème de la disparition de la figure paternelle. Le major Roy McBride parcourt le cosmos à la recherche de son père disparu. Lorsqu’il le retrouve aux confins de l’espace, c’est pour lui dire adieu et regarder son corps dériver, puis s’enfoncer lentement dans les ténèbres. Lors de cette séquence d’une étrange sérénité, il parvient ainsi à couper ce cordon filial qu’avait échoué à rompre Leonard dans Two Lovers

“Nous sommes une espèce en voie de disparition.”, songe McBride. En vieillissant, les fils deviennent à leur tour des pères. Dans The Lost City Of Z, après être parti explorer la forêt amazonienne pour fuir la piètre réputation de son père, le cartographe Percy Fawcett décide d’y retourner, cette fois accompagné de son propre fils, pour ce qui se révélera être leur dernier voyage. À cinquante ans, James Gray semble avoir cessé de se considérer comme un “descendant”, et se demande maintenant quel héritage il va lui-même transmettre.

Dans Les Noces de Figaro, la Révolution à venir ébranle aussi bien l’ordre social que le monde intérieur des habitants du Château d’Almaviva. Cette mise en mouvement génère des désirs et des angoisses, une mélancolie profonde avec laquelle les personnages se débattent. Lorsque nous avons rencontré James Gray en répétition au Théâtre des Champs-Élysées, nous lui avons demandé si la mélancolie de l’œuvre résonnait en lui. Ce à quoi il a répondu avec une pointe d’humour triste : “Je ne la ressens que trop. Elle me renvoie à une pulsion que j’ai en moi et qui me pousse à vouloir tout noircir. Le désir est superficiel, et notre monde dépend pourtant de ce sentiment éphémère, qui peut disparaître aussi vite qu’il est apparu.”

L’authentique amour de James Gray pour l’opéra remonte à bien plus loin que sa mise en scène des Noces de Figaro. Dès son premier film, Little Odessa, ne confie-t-il pas le rôle de la mère à la soprano Teresa Stratas ? À dix ans, élève à l’école publique, il bénéficie d’un programme culturel du Metropolitan Opera qui lui permet d’assister à quelques répétitions – Aïda, Eugène Onéguine, Otello… Il en garde un mauvais souvenir, ne comprenant ce que lui, le gamin du Queens, fait sous ce lustre, entouré d’ors et de gens si différents de lui. Vingt ans plus tard, il a un choc esthétique en découvrant Puccini. L’opéra devient à ses yeux le plus court chemin vers l’émotion pure. La B.O. de Two Lovers est émaillée de grands airs du répertoire, qui figurent tous sur un disque du personnage de Leonard. À propos de The Immigrant, Gray affirme qu’il s’agit de la traduction cinématographique d’une œuvre de Puccini (Suor Angelica). Dans The Lost City Of Z, l’opéra, surgissant au milieu de la jungle de la façon la plus inattendue qui soit, finit par devenir un personnage à part entière.

Lorsque la musique n’est pas dans le film, elle est sur le plateau. Son coscénariste Matt Reeves raconte comment des extraits musicaux tournent en boucle pendant leurs séances d’écriture à la table. Son chef-opérateur Harry Savides raconte enfin que, lorsque Gray lui a envoyé le script de The Yards, il y avait joint un disque de Maria Callas avec pour consigne de l’écouter en lisant le scénario. Et Savides de parcourir le texte avec, dans les oreilles, la voix de la Callas. Lors des tournages, il fait écouter de l’opéra, non seulement aux équipes techniques qui l’entourent, mais aussi aux interprètes, afin de les mettre en condition avant de jouer. Parfois, il va même jusqu’à faire venir des musiciens sur le plateau.

Des explorateurs progressent dans la jungle amazonienne. Soudain surgit une représentation d’opéra – Così fan tutte de Mozart. Cette scène inouïe est extraite de The Lost City Of Z (2016). Est-ce un souvenir de son premier rendez-vous manqué au Met ? Parfois, chez James Gray, l’opéra symbolise les errances de la civilisation européenne qui l’a enfanté : tel est le sens de ce spectacle hors-sol, joué au milieu la jungle dans The Lost City Of Z, commandé par des pionniers industriels venus exploiter la terre. Quand on lui pose la question, le réalisateur répond en évoquant une autre scène d’un film d’anthologie : les hélicoptères américains bombardant un village sur La Walkyrie de Wagner dans Apocalypse Now. (On se souvient que le film de Coppola a joué un rôle décisif dans sa vocation de réalisateur). Comme si la musique voulait nous forcer à apprécier cette boucherie : “Parfois l’opéra nous confronte à la part la plus sombre de nous-même.”

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